Les maîtres ignorants Cycle de conférences indisciplinées Conception et coordination du projet : Céline Astrié et Magali Maria -------------------------------------------------------------------------------- Présentation générale du projet Les maîtres ignorants est le nom de ce projet emprunté au titre du livre de Jacques Rancière : "Le maître ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle". Dans l’essai du philosophe, il est question de l’expérience inédite menée par Joseph Jacotot au début du XIXème siècle, pédagogue français, créateur d'une méthode d'enseignement : la« méthode Jacotot ». Dans cet ouvrage et à travers la reprise de l’expérience et de la théorie de Jacotot, Rancière interroge et remet en cause le « mythe de la pédagogie » fondé sur l’inégalité des intelligences, et donc, des individus. Il y est surtout question, non seulement de la méthode d’enseignement et du découpage social qui la produit et qu’elle reproduit, mais aussi du sens de l’émancipation intellectuelle, de la fonction, et de la valeur du savoir pour une société d’individus. Il est donc beaucoup question dans ce livre du sens de la démocratisation du savoir. Le projet est ici de créer un cycle de conférences indisciplinées déclinées sous la forme d’un lexique où s’intriqueront théâtre, cinéma, littérature, musique, philosophie, histoire, sciences à travers différents supports et intervenants. Celui qui endossera ici, un temps, la fonction du maître, comme dans le livre de Rancière, donnera une ligne de tension, celle du désir non d’apprendre, mais de suivre le fil de sa propre pensée, de composer soi-même le savoir, c’est-à-dire une traduction critique du réel, des choses, déjà sues, entendues, ou jamais vues, jamais entendues. Une entreprise critique qui ne vaut pas seulement individuellement, mais qui vaut avant tout comme principe de partage commun. ---------------------------------------------------------- Note d’intention Pourquoi ? Nous avons ici le désir de nous lancer dans une expérience autre que celle d’une pièce de théâtre et moins formelle et magistrale que celle d’une conférence. Une expérience du partage du savoir où le mouvement est avant tout celui du cheminement des intelligences, celui du travail commun du sens, en abordant la question de la transmission d’un savoir à travers le jeu libre, délié des intellects. Une aire de partage où l’individu s’approprie l’exercice de sa liberté, qui est avant tout celle de penser, de se dire et de se formuler dans toute sa singularité au milieu des autres et nécessairement avec eux. Le savoir est ici saisi moins comme un corpus que comme le mouvement de sa circulation mondiale, aujourd’hui accessible (presque) à tous, par les différents outils à la fois privés et publics, du moins dans notre hémisphère. C’est le sens de la volonté de savoir, de ce désir qui est en question dans ce projet Que signifie être émancipé ou émanciper aujourd’hui ? De quoi parle t-on lorsque nous parlons de « démocratisation culturelle » ? Dans quel but ? Créer ou acter une société des égaux ? Qu’est ce qui se joue avec le savoir au cœur de nos sociétés ? Lorsque nous abordons ces questions, il apparaît clairement que nous vivons dans une société où le savoir est, bien entendu, nécessaire à la liberté de chacun, d’abord parce que nous percevons les inégalités engendrées par le déficit de celui-ci et donc les dynamiques de « pouvoir » et d’ « impuissance » qui se dissimulent derrière toute éducation et toute instruction. L’enjeu est l’utilisation critique de la connaissance. Utilisation qui fait de nous des sujets. Aussi, au sein de ce projet, il s’agit d’envisager le théâtre non pas seulement comme lieu de contemplation et de fiction, mais comme une aire citoyenne et politique. Une aire de circulation du savoir, de la parole et du sens. Nous aborderons ici le statut de spectateur non seulement du point de vue de l’individu privé, mais aussi et surtout du point de vue des sujets publics et politiques que nous sommes. La maîtrise du sens des mots est le geste éthique par lequel nous nous approprions notre condition de sujet. Traverser ou plutôt retraverser le sens de mots comme « politique », « économie », « monde », « histoire », « genre », « valeur », « démocratie » etc. est une tache à la fois individuelle, collective et aussi citoyenne. Elle remet en question une vision du monde transmise par l’éducation, la société, les médias, les régimes de pouvoirs en place à l’échelle mondiale et européenne, car elle vise la réappropriation du sens de nos existences individuelles et celui de notre vie en commun. Chacune de ces conférences indisciplinées se déclinera à partir d’un mot, pour laisser ouvert le champ des possibles et des significations propre au langage. Expérimenter au théâtre et avec différents intervenants, une autre idée du savoir, liée au désir de nous approprier notre valeur de sujets politiques, historiques. Déclencher l’appétit pour celui-ci en renouant avec le sens critique et émancipateur de son usage commun. Pour qui ? Ce cycle de conférences s’adresse à tous les publics. Nous visons un public mixte, afin de prendre pour point de départ de cette expérience et à la lettre, ce principe d’égalité qui nous unit, notamment celui des intelligences et des chances d’avoir accès à la culture et au savoir. C’est pourquoi le projet se décline en deux volets : ‐ Le volet conférences indisciplinées, 5 rendez‐vous dans la saison 2014/2015 déclinés ci-dessous. ‐ Le volet actions culturelles en direction d’un public issu d’association de femmes des quartiers du Mirail à Toulouse. Voir (ci‐dessous) -------------------------------------------------- premier volet : Les conférences Cette première saison 2014 ‐ 2015 de conférence s’intitulera PARTAGES. Les conférences s’étaleront de l’automne 2014 au printemps 2015. L’ambiguïté de ce mot fait écho à celle du langage et de son usage. Le langage n’est pas un simple outil à notre disposition, il configure le monde dans lequel nous vivons, un espace, un temps, une subjectivité, une mémoire, car chacun de nos gestes se trouve pris dans la toile du sens. Un sens dont nous héritons qui est tour à tour construit et en devenir. Nous nous intéresserons ici à cette toile, à cette matrice toujours mouvante de la langue et ses liens avec le pouvoir : son partage du sens. Partage est un mot dans lequel nous nous mouvons au quotidien. Il signe à la fois une mise en commun et une division, une ligne de séparation, la distribution des places, du temps et des espaces. Ce que nous partageons, c’est aussi ce que nous avons en « commun » et peut‐être que ce qui nous est commun, c’est justement le partage, le fait qu’il n’y ait « pas de sens pour un seul ». Il y aura 5 conférences : - MEMOIRE(S) - MINEUR(E)(S) - TRAVAIL - FRONTIERES - ARTISTE ---------------------------------------------------------------- MEMOIRES par la metteur en scène Maylis Bouffartigue (FR). Vendredi 10 octobre 2014 20h au théâtre le Ring Maylis Bouffartigue travaille depuis des années sur la manière dont « on » écrit l’histoire, et sur le fait que l’histoire officielle, assimilée comme « objective », est pétrie par des mythologies qui comme toutes les mythologies structurent et configurent un imaginaire et une vision du monde communs à une société d’individus. Elle parle aussi des « sans histoire » qui par analogie sont aussi des « sans patries », des nomades. Dernièrement, elle s’est attaquée à la mise en procès théâtralisée du code noir, du code de l’indigénat et du code des étrangers : une mise en procès du corps de la loi qui est aussi celle de l’histoire officielle bâtie par la France. Une fiction historique à laquelle cette grande nation colonisatrice doit aujourd’hui faire face à travers les questions d’identités, d’immigration, des banlieues et d’un racisme ordinaire comme banalité du mal. La MEMOIRE entretient un rapport complexe avec l’Histoire. Elle est le lieu subjectif du vécu et le lieu vivant et partagé de l’émotion lié au souvenir qui soude une communauté. Nous aborderons ici ce mot par le prisme du Mémorial, à la fois comme recueil de la mémoire et comme monument monumental, construction d’une architecture de la mémoire et pour la mémoire commune. La mémoire est la trace délicate d’une vie, elle est profondément liée à l’humain parce qu’elle est la forme la plus ancienne et primaire du savoir : celle de la transmission par l’héritage du vécu. Elle est aussi la mère des muses de l’art. Tout comme la commémoration trouve ses racines dans le sacrifice, la mémoire est aussi toujours en rapport étroit avec la mort. Nous tenterons de voir ce que ces rites de la mémoire disent de nous aujourd’hui. Débat à la suite de la conférence avec Salah Amokrane, membre du Tactikollectif à Toulouse, Olivier Le Cour Grandmaison, historien spécialiste de l’histoire coloniale, maître de conférence en science politique et philosophie politique à l’université d’Evry Val d’Essonne et Françoise Verges, politologue et ancienne présidente du Comité pour la Mémoire et l'Histoire de l'esclavage. ----------------------------------------------------------------- MINEUR(E)(S) par Jacques Delcuvellerie du GROUPOV (BE). Vendredi 17 octobre 2014 20h au théâtre le Ring MINEUR(E)(S), la discussion est lancée à partir de l’essai de Gayatri Chakravorty Spivak « Les subalternes peuvent‐elles parler ? ». Il s’agit d’un écrit polémique qui a alimenté les études postcoloniales. Une réponse à un entretien entre Foucault et Deleuze, où Deleuze dit notamment à propos de Foucault qu’il a été le premier à parler de « l’indignité de parler pour les autres ». L’essai discute ensuite le fait que les deux intellectuels gardent eux aussi cette posture occidentaliste, parce qu’ils projettent l’idée d’une subjectivité essentialiste comme lieu de l’autonomie, de la liberté sur la figure du dernier tiers de l’humanité, de l’autre « opprimé » à émanciper. On reste ici quelque part dans le magistral. C’est aussi l’exemple d’une critique de l’universalisme, d’une critique d’une pensée dite « majeure » celle de l’Occident (l’essai dit plus que cela encore). L’idée c’est peut‐être de voir comment, par quels processus du discours se construit tout un champ à la fois psychique, social, historique que l’on peut nommer « mineur » en face ou au bord d’un autre dit « majeur ». Un partage construit dans et par le langage. Débat à la suite de la conférence avec Hourya Bentouhami, agrégée de philosophie, ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure‐lsh, enseigne actuellement la philosophie politique à Paris VII où elle a effectué une thèse sur la non‐violence à partir des théories de la reconnaissance et de la théorie critique post coloniale. --------------------------------------------------------------- TRAVAIL «6 x 2, sur et sous la communication» de Jean‐Luc Godard et Anne‐Marie Miéville (FR‐CH). Vendredi 16 janvier 2015 20h au théâtre le Ring Six fois deux / Sur et sous la communication est une série de films réalisés par Jean‐Luc Godard et Anne‐Marie Miéville pour la télévision (FR3) en 1976. La série a été diffusée le dimanche soir sur FR3 à 20h30 durant l'été 1976. À propos de cette série télévisée, Gilles Deleuze, « Trois questions sur six fois deux », Cahiers du cinéma, no 352, octobre 1983. « Il y a deux idées dans les émissions de Godard, qui ne cessent d’empiéter l’une sur l’autre, de se mélanger ou de se séparer segments par segments. C’est une des raisons pour lesquelles chaque émission est divisée en deux : comme à l’école primaire, les deux pôles, la leçon de choses et la leçon de langage. La première idée concerne le travail. Je crois que Godard ne cesse pas de mettre en question un schéma vaguement marxiste, qui a pénétré partout : il y aurait quelque chose d’assez abstrait, comme une « force de travail », qu’on vendrait ou qu’on achèterait, dans des conditions qui définiraient une injustice sociale fondamentale, ou au contraire établiraient un peu plus de justice sociale. Or Godard pose des questions très concrètes, il montre des images qui tournent autour de ceci : Qu’est‐ce qu’on achète et qu’est‐ce qu’on vend au juste ? Qu’est ce que les uns sont prêts à acheter, et les autres à vendre, qui n’est pas forcément la même chose ? (…) D’abord la notion même de force de travail isole arbitrairement un secteur, coupe le travail de son rapport avec l’amour, la création et même la production. Elle fait du travail une conservation, le contraire d’une création, puisqu’il s’agit pour lui de reproduire des biens consommés, et de reproduire sa propre force à lui, dans un échange fermé. De ce point de vue il importe peu que l’échange soit juste ou injuste, puisqu’il y a toujours violence sélective d’un acte de paiement, et mystification dans le principe même qui nous fait parler d’une force de travail ». Débat avec Bernard Friot, sociologue et économiste, ses travaux portent notamment sur la sociologie du salariat. Il anime l’institut européen du salariat et l’association d’éducation populaire Réseau salariat. -------------------------------------------------------------------- FRONTIERES Les cinéastes Lise Bellynck et Frédéric Aspisi (FR Hautes‐Alpes) ont proposé ce mot en rapport avec le projet migratoire qu’ils ont entamé depuis 2010. Vendredi 27 février 2015 au théâtre le Ring Lise Bellynck et Frédéric Aspisi viennent du théâtre et du cinéma. Ils vivent dans un village des Hautes‐Alpes depuis 2009. Durant hiver 2010‐2011, ils ont entrepris un périple en Afrique de l’Ouest en 4x4. « Nous avons projeté des films grâce à un système de cinéma itinérant transporté dans un 4x4 aménagé pour l'occasion : initiative privée et réalisée en toute autonomie. Nous traversons la France, l'Espagne, le Maroc, la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Bénin, le Togo, le Sénégal, soit plus de 21000 km, aller et retour. Certains jours, aux alentours de 16h, nous nous arrêtons dans un petit village de brousse, comme on en voit aux bords des pistes peu parcourues de ces pays.” Arrivés dans les villages ils organisent des scéances de projection avec l’aide des habitants, qui assistent en grand nombre à celles‐ci. De retour en France ils décident de réaliser un film “réponse” sur la vie dans les Hautes Alpes intitulé “Par les montagnes” (45 mn). Ce film est projeté dans les Hautes‐Alpes et sélectionné dans plusieurs festivals internationaux. A l’automne 2013, ils repartent pour un périple de 100 jours en Afrique de l’Ouest, avec leur cinéma itinérant et le film qu’ils vont projeter dans la brousse. Durant ce voyage, ils tourneront un autre film “miroir”, autour de l’aventure de ces projections de par les villages. Lise et Frédéric viendront à Toulouse avec les deux films que nous souhaitons projeter à la cinémathèque (partenariat en cours). L’expérience de ce voyage où s’entremêlent expérience humaine et artistique a déplacé les frontières. Elle les a déterritorialisées au sens propre et figuré duterme. Ils viendront déconstruire le sens de ce mot, avec les images de ces frontières qui ont cartographié leur périple, mais aussi avec le savoir et la critique qu’ils ont reconstruit au fil de cette traversée à la rencontre de l’autre, tout autant géographique que mentale, historique et politique. Débat avec Michel Agier, anthropologue, directeur de recherche pour le développement et directeur d’études à l’EHESS. Il est auteur de “Le couloir des exilés” adapté à la scène par Marcel Bozonnet en 2012, sont dernier ouvrage “La condition cosmopolite” porte notamment sur les questions de frontières et d’indentité. ----------------------------------------------------------------- ARTISTE par le metteur en scène Romeo Castellucci (IT) Le mardi 28 avril 2015 au théâtre Garonne (horaire à fixer) Lire et comprendre ce nom aujourd’hui n’a rien d’une évidence. Il nous est simplement possible d’avancer, que la figure de l’artiste telle que nous la connaissons aujourd’hui est une invention de l’Occident qui a changé de visage et de fonction suivant les siècles de son histoire. L’artiste a longtemps été assimilé au maître, une maîtrise souvent au service d’un pouvoir souverain et d’idéologies. La figure dont nous héritons socialement plus directement est celle qui prend naissance avec l’avènement des démocraties modernes dans les sociétés post‐révolutionnaires du XIXème. Aujourd’hui ce nom recouvre une acception tellement large et complexe qu’il élimine toute forme d’orthodoxie. Les contradictions, divergences et conflits qui animent ses tentatives de définitions et ses modalités sont aussi le miroir des tensions et des enjeux qui font une époque. C’est ce qui nous paraît essentiel ici. Car, il nous semble qu’un nom ne prend sens que lorsqu’il crée une certaine distance, lorsqu’il devient ce prisme qui nous laisse libres d’en ouvrir le sens. C’est pourquoi nous choisissons de l’aborder depuis l’angle de ce qu’est un artiste encore aujourd’hui : un individu parmi d’autres, un point. Cela ne dira rien de ce qu’est ou doit être un artiste. L’expérience d’une trajectoire singulière qui se joue dans la communauté d’un partage. Ou comment ici l’ignorance ouvre et convoque une anamnèse monumentale où l’Occident devenu monde vient se mirer tout entier dans un regard. Qu’est ce que ce geste dit de nous et de lui‐même ? Quels en sont la genèse et le fonds commun et propre à notre manière d’habiter le monde ? Débat avec Christian Ruby, philosophe et enseignant à Paris dont les derniers travaux portent sur la figure du spectateur. --------------------------------------------------------------- Second volet : actions culturelles Nous souhaitons mener des ateliers philo/théâtre autour de ces conférences pour ne pas créer une séparation trop grande entre le contenu de celles‐ci et le public, ce qui serait rendrait contradictoire notre démarche. Nous avons notamment le projet de créer un atelier avec un groupe de femmes des quartiers du Mirail en collaboration avec l’association Parle avec Elles. L’idée est de leur proposer des rendez‐vous réguliers autour d’une approche de la prise de parole et du théâtre par tout un travailsur le langage. Nous débuterons certainement sous la forme conviviale d’une sorte de « goûter » philo. L’idée est ici de commencer par un travail sur le sens des mots choisis pour les conférences, partager une discussion, pour ouvrir le sens et petit à petit entrer dans la critique du discours avec l’outil critique qu’est la philosophie. L’idée conductrice de ces ateliers, qui rejoint celle des conférences, est que celui qui maîtrise la langue, le langage, maîtrise aussi le sens du monde dans lequel il évolue. Car comme le dit Bacon : « Savoir, c’est pouvoir ». La philosophie et le théâtre s’entendent ici comme des outils d’émancipation. Les ateliers seront animés par Céline Astrié, auteur et metteur en scène pour la cie Nanaqui, diplômée en philosophie (DEA) et Hourya Benthouami agrégée de philosophie, ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure‐lsh, enseigne actuellement la philosophie politique à Paris VII où elle a effectué une thèse sur la non‐violence à partir des théories de la reconnaissance et de la théorie critique post coloniale. |